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061221 - Article du 24 HEURES de 19.12.06

© 24 HEURES

 

«Tuerle yodel!»

ANTHOLOGIE

La Suisse comme

vous ne l’avez jamais

vue, une pince à nourrice

dans le nez: Hot Love

compile quatre années

de punk, de cris et

d’anarchie en Helvétie.

«Là, c’est Simone. Elle

m’a donné beaucoup

de photos, elle

photographiaitsouvent les mecs

avec qui ellecouchait. Certains lui

cassaient la gueule. Attends,on

devrait trouver unephoto d’elle

sans bandage!» LurkerGrand empoigne

le lourd bouquinouvert

devant lui à lapremière page: lui

sourient uneribambelle de jeunes

tronches rigolardes,gominées,

cloutées, marquées,grimaçantes,

teigneuses, édentées, provocantes…

punk! Un portfolio en formats

passeport décline une jeunesse

helvétique surgie des années

70 dont nulle vacheMilka, cor des

Alpes ou banquier encostard ne

vient troublerl’énergie insouciante.

«L’un des premiersgroupes

punk s’appelait lesYodler

Killers. Tu vois letableau? Tuer le

yodel! C’était çal’idée. Enc… les

valeurs suisses, leconservatisme,

l’école, l’armée,l’incroyable ennui

des années 70!»

A 46 ans, LurkerGrand n’a rien

perdu de son mordant.Né à St

Gall, expatrié àZurich, New York

puis Berlin où iltravaille encore, le

vétéran punk peste et gesticule à

mesure que se déroule sa jeunesse

au fil des pages —jusqu’au portrait

du Lurker ado, 16ans, quand

la musique desDamned, Clash et

autres Sex Pistolslui tomba dessus.

Trente ans plus tard,il honore

ces années de feu et de sueur en

assemblant Hot Love, Swiss Punk

&Wave 1976-1980, deux bons kilos

et 322 pages pourcette première

anthologie helvétiquesur quatre

années quirévolutionnèrent le

rock, ébrouèrent lemonde et, au

moins, chatouillèrentsous les aisselles

l’Helvétie propre enordre de

Rudolf Gnägi. «J’aifait un tour de

Suisse, les mecsm’ouvraient leurs

cartons à banane etje faisais le tri.

1500 photos ont étéscannées, une

moitié utilisée dansle livre. Ensuite,

en fonction du nombre de

documents, je demandais aux acteurs

d’écrire un texte dessus.»

«Il n’y avait rien!»

Hot Love calque sa chronologie

sur l’explosion du punk anglosaxon,

des prémissesnew-yorkais

de 1976 àl’atomisation dumouvement

en une myriade desous

courants qui allaientdonner le

ton de la popeighties. Entre deux,

il y eut Anarchy in the UK, la furia

londonienne, la mortde Sid Vicious,

les vraies tragédieset la

récupération par lamode. La

Suisse a suivi letempo à travers le

prisme de quelques45-tours, de

photos volées, derares concerts

comme celui des Clashà Zurich,

l’événement d’octobre77. «Sinon,

il n’y avait rien! Toutdevait être

improvisé. Monter ungroupe impliquait

d’être plusieurs—j’étais

le seul punk àStGall! Pas d’instruments,

pas de locaux derépète,

pas de clubs où jouerà part les

boîtes homos. Alorson se retrouvait

dans des soirées disco

«punk». Mais même acheter un

disque étaitcompliqué.» Et de

raconter comment,avec son salaire

d’apprenti, ilfaisait le pied de

grue à la porte d’un«businessman

» voyageant entreZurich et

Londres et ramenant,entre

autres, les premiers45-tours tant

convoités. «On fabriquaitnos fringues

sur la base d’unepochette!

On se battaitbeaucoup, aussi, avec

les «vrais» rockers.Et la drogue a

tué pas mal de monde…»

Habits, design,musique, le

punk suisse a suivile grand frère

anglo-américain sansrenier une

«tradition» éduquéeaux mouvements

artistiques radicaux

—dada et actionnistesviennois

notamment, comme lerappellent

les punkettes deKleenex, parmi

les plus fameuxthuriféraires de

cette période où secroisèrent

aussi le futurYelloDieterMeier ou

le Grauzone de StephanEicher.

«Ensuite ce furentles années 80

et les combatspolitiques, ce que le

punk n’était pas.Avec la Rote

Fabrik, l’Usine, LaDolce Vita, les

autorités ont donné à la jeunesse

des parcs d’amusement. Le punk

était mort.»

F R A N Ç O I S B A RR A S Z U RI C H

Lurker Grand, Hot Love, Ed. Patrick

Frey, 322 pp. Vente en librairie et à

Disc-A-Brac et Obsession,Lausanne.

Zurich-Genève, l’axedu chaos

Ses punks Lurker Grand

les a facilement retrouvés trente ans

plus tard. «Tout lemonde se

connaissait, tout lemonde était

actif, jouait, tenaitun fanzine ou

prenait des photos.Il n’y avait

pas public!» Mais lemouvement

suisse s’est cantonnéaux grands

centres urbains, soit Zurich,

Bâle, Berne et Genève, seule

ville romande selon l’auteur de Hot

Love à avoir vécu l’âge véritable du punk

suisse, entre 1976 et 1980. «Lausanne,

c’était mort! AGenève il y avait

des squats et des groupes, dont les

Yodlers Killers,parmi les premiers

punks. Les contactsentre

Alémaniques etromands se sont

vite développés.» Hot Love réserve

effectivement uneplace de choix

à la productiongenevoise, des

fanzines comme Les lolos de Lola,

Super pas cool, PunkGenève, aux

groupes du charismatique

Sandro Sursock, pote de Jagger au

début des années 70 et destructeur

de micro à la fin dela décennie,

qu’il joue dans TheBastards,

The Rednecks ou TheZero Heroes.

Dans le livre, son textes’intitule «Kill

the hippies!». Et Lurker Grand

d’opiner du chef: «Des cons, des

rêveurs. Nous, nousvoulions

changer notre vietout de suite!

Nous l’avons fait.» F. B .

 

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